Mathilde Durand a longtemps cru qu’elle était juste sérieuse. Rigoureuse. Impliquée. Le genre d’entrepreneuse qui relit ses mails trois fois parce qu’elle tient à bien faire. Ce qu’elle ne savait pas encore, c’est qu’elle vivait avec un trouble anxieux généralisé… et que cette anxiété avait silencieusement construit son business à sa place.

Dans cet épisode de La Psy du Business, elle raconte l’envers du décor entrepreneurial : le moment où quelque chose a craqué, la thérapie, et ce que ça a transformé : dans sa tête, dans son corps, et concrètement dans ses décisions de business.

« Mon business portait ce que je portais. Je croyais décider. C’était l’anxiété qui décidait. »

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L’anxiété entrepreneur : quand elle ressemble à des qualités

Le trouble anxieux généralisé (TAG) a une particularité cruelle chez les entrepreneurs : il ressemble à des vertus professionnelles. Rigueur, implication, fiabilité. On se fait féliciter pour ce qui, en réalité, nous épuise.

Mathilde le décrit avec une précision frappante. Avant le diagnostic, elle interprétait ses signaux d’anxiété comme des preuves de sérieux. Relire un email plusieurs fois ? Signe de conscienciosité. Sur-préparer chaque prestation ? Signe d’investissement. Jamais relancer un client ? Politesse ou discrétion.

Un déni socialement récompensé

C’est là que réside le piège. L’anxiété entrepreneur ne se signale pas comme un problème : elle se signale comme une stratégie. Personne ne vient te dire que tu vas trop loin. Au contraire, on te félicite.

Ce déni est d’autant plus confortable qu’il est socialement récompensé. Et c’est précisément ce qui permet à l’anxiété de piloter en silence pendant des années.

L’histoire qu’on se raconte sur soi

Pour tenir debout avec une anxiété non nommée, on construit une explication qui rend l’anxiété logique. « Je suis comme ça parce que j’ai grandi dans un milieu exigeant. » « Je suis comme ça parce que mon secteur est compétitif. » On rationalise. On met de l’ordre. Et tant qu’on comprend, on se convainc qu’on contrôle.

Comment l’anxiété devient architecte de ton business

La question que je pose dans cet épisode (et que j’adore poser) c’est celle-ci : « Est-ce que ton business a été construit avec l’anxiété, comme si elle était architecte sans que tu le saches ? »

La réponse de Mathilde est édifiante. Et elle résonne avec ce que beaucoup d’entrepreneurs vivent sans pouvoir le nommer.

Les décisions prises (ou évitées) par l’anxiété

On croit qu’on décide. Mais parfois c’est l’anxiété qui décide à notre place, et elle a l’air très raisonnable. Elle oriente :

  • Les prix qu’on fixe (trop bas, pour ne pas décevoir ou ne pas être « trop chère »)
  • Les clients qu’on accepte ou qu’on fuit
  • Les lancements qu’on reporte indéfiniment
  • La visibilité qu’on recherche ou qu’on fuit
  • Le positionnement choisi : stratégie ou évitement ?

Tout ça raconte quelque chose sur nous. Et souvent, on ne le voit qu’après.

Procrastination et hyperactivité : les deux visages de l’évitement

Le TAG produit souvent deux mécanismes opposés dans le travail.

La procrastination par paralysie : on ne peut pas avancer parce que le risque d’échec est insupportable.

Et l’hyperactivité comme évitement : on remplit le calendrier, on lance des projets, parce que tant qu’on est en mouvement, on n’a pas à regarder ce qui fait peur.

Précision : l’évitement ne ressemble pas toujours à de la fuite. Il peut ressembler à du remplissage. L’hyperactivité devient une façon de ne jamais être rattrapée par soi-même.

Les comportements de sécurité qui entretiennent l’anxiété

En psychologie, on appelle comportements de sécurité les actions qu’on fait pour conjurer l’anxiété… et qui, paradoxalement, la renforcent. Dans le business, ça ressemble à :

  • Vérifier trois fois avant d’envoyer un devis
  • Sur-communiquer avec les clients pour anticiper leur mécontentement
  • Ne jamais déléguer, parce que personne ne fera aussi bien
  • Toujours avoir un plan B, un plan C, et un plan D

Chaque fois qu’on vérifie trois fois, on envoie un message à son cerveau : ce devis était dangereux, la vérification était nécessaire. Et la prochaine fois, l’anxiété revient, aussi forte. Conjurer, ça ne guérit pas. Ça entretient.

Le moment où quelque chose a craqué

Dans l’épisode, Mathilde raconte ce moment précis où elle a su que quelque chose ne pouvait plus continuer. Ce moment de bascule que beaucoup d’entrepreneurs connaissent, et que peu reconnaissent pour ce qu’il est.

La partie la plus difficile à admettre ? Ce n’est pas toujours la souffrance. C’est la honte. La peur du regard. La peur de ne plus être celle qui gère. Parce qu’en entrepreneuriat, on s’est souvent construit une identité autour de la résistance. Admettre que ça ne va pas, c’est toucher à ça. Se demander : si je ne suis plus celle qui gère, je suis qui ?

La méta-anxiété : avoir peur de sa propre anxiété

Dans le TAG, il y a souvent une peur de la peur elle-même. Reconnaissait-elle que quelque chose n’allait pas allait tout faire s’effondrer. C’est vertigineux. Et c’est précisément ce qui retarde la démarche de soin.

La thérapie : ce qui change vraiment dans le business

Mathilde est en fin de thérapie au moment de cet enregistrement. Ce recul-là change tout à la qualité de ce qu’elle peut raconter. Elle ne parle pas d’un parcours idéalisé : elle parle de ce qu’elle voit, maintenant, avec cette distance.

Apprendre à tolérer l’incertitude

Entreprendre, c’est vivre dans l’incertitude en permanence. Et le TAG, c’est précisément une intolérance à l’incertitude. Ces deux-là ensemble, c’est épuisant.

En thérapie, une grande partie du travail consiste à s’exposer à cette incertitude. À rester dans le « je ne sais pas » sans chercher immédiatement à le résoudre. Les entrepreneures qui font ce travail développent quelque chose de rare : une vraie capacité à agir sans certitude. Elles n’apprennent pas à nier l’inconfort. Elles apprennent à avancer avec lui.

Des décisions de business qui changent

Qu’est-ce qui change concrètement ? Dans l’épisode, Mathilde évoque des décisions qu’elle aurait prises différemment, ou qu’elle n’aurait pas prises du tout. Des clients acceptés ou refusés. Des offres construites. Des prix posés. Des lancements enfin faits.

Son business ne ressemble plus tout à fait à ce qu’il était. Pas parce qu’elle a tout refait. Mais parce que la main qui le construit n’est plus dirigée par la même chose.

Ce n’est plus l’anxiété qui décide. C’est elle.

Entrepreneuse anxieuse : une identité à déposer

Est-ce que Mathilde s’identifie encore comme une « entrepreneuse anxieuse » ? La réponse est nuancée, et elle dit quelque chose d’essentiel sur ce que signifie vraiment travailler sur soi.

Les étiquettes sont des outils, pas des identités. On s’en sert pour nommer, comprendre, travailler. Et puis on les pose. Ce n’est plus quelque chose qui lui arrive. C’est quelque chose qu’elle a choisi de regarder en face.

Guérir ou apprendre à vivre autrement ?

On parle souvent de guérison comme d’un état final. Mais en psychologie, on sait que c’est rarement aussi simple, ni aussi binaire.

La différence entre subir quelque chose et l’intégrer, c’est exactement ça : ce n’est plus quelque chose qui t’arrive.

C’est quelque chose qui fait partie de comment tu fonctionnes, et que tu as choisi de regarder.

Ce que ce témoignage révèle sur la psychologie de l’entrepreneuriat

La psychologie de l’entrepreneuriat, c’est aussi ça : comprendre que ton business porte ce que tu portes. Que nommer ce qui pilote, c’est déjà reprendre la main.

Ce que Mathilde a partagé dans cet épisode, c’est le récit de quelqu’un qui a appris à se connaître vraiment. L’anxiété n’était pas l’ennemie. Elle était un signal. Un signal mal interprété pendant longtemps, parce qu’il ressemblait à de la rigueur, à de l’implication, à de la force.

Si tu t’es reconnue dans ce qu’elle a décrit, retiens une chose : ce n’est ni une fatalité, ni une identité. C’est un mode de fonctionnement. Et les fonctionnements, ça se travaille. C’est toujours par là que ça commence.

 

La Psy du Business : là où le business rencontre la psychologie. Par Marie Marchand, psychologue, docteure en psychologie et coach pour entrepreneurs.

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