Aline Bartoli accompagne des milliers d’entrepreneurs chaque semaine. Elle leur parle de passage à l’action, de blocages à surmonter, de confiance à construire. Elle connaît les mécanismes. Elle sait exactement ce qu’il faudrait faire.

La question de cet épisode, c’est : est-ce qu’elle se l’applique ?

Parce que la psychologie de l’entrepreneuriat nous apprend quelque chose d’inconfortable : connaître une stratégie ne suffit pas à la mettre en œuvre. Nos comportements ne sont pilotés ni par notre intelligence, ni par notre expertise. Ils sont pilotés par notre système nerveux, nos schémas, et les protections qu’on a construites bien avant de lancer son business.

.

L’écart entre ce qu’on enseigne et ce qu’on vit : un mécanisme universel

Cet écart, la plupart des professionnels de l’accompagnement le vivent, et peu en parlent.

Pour les coachs, thérapeutes et formateurs, il est même particulièrement déstabilisant, parce qu’il touche directement à leur légitimité : savoir sans pouvoir faire est une expérience déroutante quand on a construit son autorité sur l’expertise.

L’effet de distance psychologique : pourquoi on conseille mieux l’autre que soi

Il existe en psychologie un phénomène bien documenté : l’effet de distance psychologique.

On parvient plus facilement à donner à l’autre les conseils qu’on n’arrive pas à s’appliquer, parce que la situation de l’autre est désincarnée, non menaçante, sans enjeu narcissique pour soi.

Dès qu’on est soi-même impliqué, le système de protection entre en jeu : la peur, le doute, la honte potentielle, le regard de l’autre.

On ne conseille plus depuis la raison : on réagit depuis la survie.

Nos comportements ne sont pas pilotés par notre cognition

C’est le cœur de ce que la psychologie de l’entrepreneuriat cherche à nommer : nos décisions professionnelles ne sont pas pilotées par notre intelligence rationnelle. Elles sont pilotées par notre système nerveux, nos schémas relationnels, et les mécanismes de défense qu’on a développés bien avant de lancer notre business.

Comprendre cela, c’est déjà déplacer quelque chose.

« Savoir sans pouvoir faire est une expérience vraiment déstabilisante pour l’identité, quand on a construit sa légitimité sur l’expertise. Chez les coachs et les thérapeutes, c’est souvent source d’une honte silencieuse. »

L’exigence envers soi-même : quand la force cache une stratégie d’adaptation

L’exigence est l’un des traits les plus valorisés dans l’entrepreneuriat.

On la présente comme une qualité, une vertu presque.

Aline en parle régulièrement à ses clients. Et dans cet épisode, elle accepte qu’on lui retourne la question.

L’exigence n’est jamais un trait de caractère neutre

En psychologie, l’exigence envers soi est une stratégie d’adaptation. Elle peut protéger de la honte (« si je suis parfaite, on ne pourra rien me reprocher »), de l’abandon (« si je me relâche, je perds ma valeur aux yeux des autres »), ou de l’échec vécu comme une menace identitaire.

Elle protège quelque chose : souvent quelque chose qu’on n’a pas encore nommé.

Ce qu’il faut se demander :

  •  Est-ce que j’applique à moi-même les standards que j’appliquerais à un client ?
  •  Qu’est-ce que cette exigence me coûte, concrètement ?
  •  De quoi me protège-t-elle vraiment ?

Quand on comprend ce que l’exigence protège, on peut commencer à se demander si on a encore besoin de cette protection-là. C’est là que le travail commence : pas sur les habitudes, mais sur ce qui les alimente.

Fusion identitaire et business : quand le chiffre d’affaires devient un baromètre de valeur personnelle

C’est l’un des blocages psychologiques les plus fréquents chez les entrepreneurs, et l’un des moins nommés.

Quand l’activité entrepreneuriale devient le principal espace de construction de soi (de légitimité, de reconnaissance, d’estime), le chiffre d’affaires devient un baromètre de valeur personnelle.

Un bon mois = je suis quelqu’un. Un mois difficile = je suis en danger. Ce n’est pas de la stratégie business. C’est de la psychologie de l’attachement.

Une position psychique extrêmement fragilisante

La fusion identitaire avec le business place l’estime de soi entièrement à la merci de variables externes, fluctuantes, hors contrôle.

C’est une position insoutenable sur le long terme, même quand les chiffres sont bons. Surtout quand ils le sont.

La question « qui es-tu sans ton business ? » est une question clinique fondamentale. Elle invite à explorer l’identité stable : celle qui ne s’effondre pas au premier obstacle. Beaucoup d’entrepreneurs n’ont pas de réponse à cette question. Et ne pas avoir de réponse, c’est déjà une information.

La quête de performance : ambition saine ou insatisfaction chronique ?

Passer au niveau supérieur. Toujours. C’est le leitmotiv de nombreux contenus entrepreneuriaux.

Mais la psychologie de l’entrepreneuriat fait une distinction que ces contenus ignorent presque toujours : l’ambition saine et l’insatisfaction chronique ne fonctionnent pas du tout de la même manière.

Ambition saine vs insatisfaction chronique : la distinction clé

L’ambition saine permet de se projeter depuis un socle de sécurité intérieure. On avance parce qu’on veut aller vers quelque chose.

L’insatisfaction chronique, elle, est alimentée par un sentiment souterrain de « pas encore assez », souvent lié à une estime de soi conditionnelle jamais vraiment comblée. On court pour ne pas rester là où on est.

La performance comme évitement : le mouvement perpétuel

Le mouvement perpétuel (nouveaux projets, nouveaux défis, nouveau palier) peut être une façon sophistiquée d’éviter le contact avec soi-même. Quand on s’arrête, que reste-t-il ?

Le silence peut être insupportable quand il ramène à un vide intérieur qu’on ne sait pas encore habiter.

Certains entrepreneurs ne s’arrêtent jamais parce qu’ils ne savent pas qui ils sont dans le silence.

Ce qu’il y aurait d’inconfortable dans le fait de t’arrêter : qu’est-ce que ça dit de ce que tu évites ?

Contrôle et hyperactivité : deux réponses adaptatives à l’insécurité intérieure

Le contrôle comme régulation du système nerveux

La recherche compulsive de contrôle (emploi du temps minuté, organisation rigoureuse, projets en cascade) est l’une des réponses adaptatives les plus courantes à un système nerveux en insécurité. Quand l’environnement interne est chaotique (anxiété, peur, incertitude), on met de l’ordre dans l’environnement externe.

C’est un mécanisme de régulation par le contrôle. Le problème : il est épuisant et jamais suffisant. Le contrôle appelle plus de contrôle. Et il masque ce qui devrait être régulé autrement : par la sécurité intérieure, le lâcher-prise, la tolérance à l’incertitude.

L’hyperactivité : passion ou anésthésiant émotionnel ?

L’hyperactivité peut fonctionner comme une stratégie d’évitement : tant qu’on fait, on ne ressent pas. L’action devient un anésthésiant émotionnel puissant, socialement valorisé, et donc très difficile à remettre en question. La société ne questionne pas l’entrepreneur qui « bosse dur ».

Hyperactivité, contrôle, exigence : ces trois mécanismes sont socialement valorisés dans l’entrepreneuriat. C’est précisément ce qui les rend si difficiles à remettre en question.

Là où la stratégie ne suffit plus : les blocages qui ont une origine psychique

Ce que les coachs business observent sur le terrain (et ce que la psychologie confirme) c’est que la grande majorité des blocages durables ont une origine psychique, pas stratégique.

  •  Des croyances limitantes ancrées dans l’histoire personnelle
  •  Des blessures d’attachement qui se rejouent dans la relation aux clients
  •  Une fenêtre de tolérance au succès limitée par la peur inconsciente d’être visible, jugée, ou de dépasser quelqu’un de proche

La stratégie seule ne peut pas atteindre ces couches-là. Ce n’est pas une critique du coaching business : c’est simplement une reconnaissance que l’être humain est plus profond que ses habitudes et ses plans d’action.

Ce que l’entrepreneuriat révèle de soi

L’entrepreneuriat est un révélateur psychologique hors pair, précisément parce qu’il place l’individu dans des situations de confrontation constante : avec le regard des autres (visibilité), avec l’argent (sécurité), avec l’échec (estime de soi), avec le succès (légitimité), avec la solitude (attachement).

Le business devient alors un miroir.

Ce qu’on évite dans le business, on l’évite en soi. Ce qui nous bloque dans le business, quelque chose en nous le maintient en place.

Ce qu’on dirait à notre "moi d’avant" — et ce qu’on ne s’accorde toujours pas aujourd’hui

L’une des questions finales posées à Aline dans cet épisode est celle-ci : si une version plus jeune d’elle arrivait en séance avec toi aujourd’hui, qu’est-ce que tu lui dirais ?

Ce qu’on dirait à notre « moi d’avant », on ne se l’accorde généralement pas encore aujourd’hui.

C’est une façon douce de révéler l’écart entre la bienveillance qu’on est capable d’offrir aux autres, et la dureté avec laquelle on se traite dans le présent.

« Ce que ton business dit de toi, ce n’est pas seulement ton niveau de compétence ou de travail. C’est l’histoire que tu portes, les peurs que tu as transformées en carburant, et les ressources que tu as construites, souvent sans le savoir, pour continuer à avancer. »

Ce que cet épisode dit de la psychologie de l’entrepreneuriat

Les blocages psychologiques entrepreneur que vous vivez aujourd’hui ne sont pas des problèmes de stratégie.

Ils ont une origine plus profonde, plus intime. Et même les meilleures d’entre nous n’y échappent pas.

Ce que j’aime dans cet épisode, c’est qu’Aline ne joue pas le jeu de la façade. Elle répond aux questions que je pose à mes clientes. Et elle vous invite à vous les poser aussi.

 

La Psy du Business : là où le business rencontre la psychologie. Par Marie Marchand, psychologue, docteure en psychologie et coach pour entrepreneurs.

.